
Dans la mythologie grecque, le Cyclope se reconnaît à un œil unique au milieu du front et à une taille démesurée. Sous ce trait commun, les textes antiques décrivent en réalité deux groupes très différents, qu'on confond souvent.
Ce sont les enfants d'Ouranos, le Ciel, et de Gaïa, la Terre. Hésiode en nomme trois : Argès, le brillant ; Stéropès, l'éclair ; Brontès, le tonnerre. Leurs noms disent leur fonction, ils forgent la foudre.
Leur histoire commence mal. Ouranos, redoutant ces enfants, les maintient enfermés dans le ventre de leur mère. Ils sont libérés lors de la révolte des Titans, réenfermés dans le Tartare, puis délivrés par Zeus, à qui ils fabriquent en retour la foudre, le trident de Poséidon et le casque d'invisibilité d'Hadès.
Ce sont donc des artisans, calmes et redoutablement habiles, associés au feu et au métal. Une tradition postérieure les place dans les entrailles de l'Etna, aux côtés d'Héphaïstos.
Ceux de l'Odyssée n'ont rien à voir. Homère les décrit comme des êtres solitaires, vivant dans des grottes, gardant des troupeaux, ignorant l'agriculture, les lois, les assemblées et l'hospitalité. Ils ne forgent rien.
Polyphème, fils de Poséidon, est le plus connu. Ulysse et ses compagnons échouent dans sa grotte ; il en dévore plusieurs. Ulysse se présente sous le nom de « Personne », l'enivre, lui crève l'œil unique avec un pieu chauffé, puis s'échappe accroché sous le ventre des béliers.
Le stratagème du nom est le cœur du récit : les autres Cyclopes, alertés par les cris, demandent qui l'attaque ; Polyphème répond « Personne », et ils repartent. La ruse par le langage triomphe de la force, c'est le thème central du poème.
Le récit ne se termine pas sur la victoire. En s'éloignant, Ulysse ne résiste pas à crier son vrai nom pour être reconnu. Polyphème peut alors invoquer son père Poséidon, qui poursuivra le héros pendant 10 ans.
C'est l'une des leçons les plus explicites de l'épopée : l'orgueil défait ce que l'intelligence avait gagné.
Les Grecs de l'époque classique découvrent à Mycènes et à Tirynthe des fortifications faites de blocs énormes, assemblés sans mortier. Incapables d'imaginer que des hommes aient pu les déplacer, ils les attribuent aux Cyclopes.
Le terme est resté : l'appareil cyclopéen désigne toujours, en archéologie, ce type de construction. Ces murs sont en réalité l'œuvre de la civilisation mycénienne, au deuxième millénaire avant notre ère.
Plusieurs hypothèses circulent, toutes conjecturales. La plus citée, proposée par une paléontologue au vingtième siècle, s'appuie sur les crânes d'éléphants nains fossiles présents en Sicile et dans les îles méditerranéennes : leur large orifice nasal central, au milieu du crâne, peut évoquer une orbite unique pour qui ne connaît pas l'animal.
D'autres pistes ont été avancées : la posture du forgeron, qui ferme un œil pour viser ; les malformations congénitales rares connues sous le nom de cyclopie ; ou simplement l'invention narrative d'un trait qui rend un personnage à la fois monstrueux et vulnérable, puisque tout le récit repose sur le fait qu'il n'ait qu'un œil à perdre.